Le CV en question

Ce que dit vraiment la science des méthodes de recrutement (et pourquoi presque personne ne l’applique)

Entretien, tests, diplôme, expérience : un siècle de recherche classe les méthodes de recrutement. Les chiffres de 1998 et 2022, et comment s’en servir en PME.

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Le recrutement est l’un des rares domaines de l’entreprise où l’on dispose de plus d’un siècle de recherche scientifique, et où presque personne ne s’en sert. Depuis les années 1920, des psychologues du travail mesurent la même chose : parmi toutes les méthodes de sélection (entretien, tests, références, expérience, diplômes), lesquelles prédisent réellement la performance future en poste ? Les réponses existent, elles sont chiffrées, et elles sont sévères pour les pratiques dominantes.

Comment on mesure la valeur d’une méthode de sélection

Un point de méthode d’abord, sans jargon. Les chercheurs utilisent la validité prédictive : un coefficient de corrélation entre le résultat d’une méthode de sélection (par exemple la note à un test) et la performance réelle mesurée ensuite dans le poste. Ce coefficient va de 0 (la méthode ne prédit rien, autant tirer au sort) à 1 (prédiction parfaite, ce qui n’existe pas). En pratique, 0,10 est très faible, 0,30 est utile, 0,50 est excellent.

Ces coefficients sont établis par méta-analyses : des synthèses statistiques qui agrègent des centaines d’études et des dizaines de milliers de recrutements. Ce ne sont pas des sondages d’opinion, ce sont parmi les données les plus solides dont dispose la psychologie du travail.

1998 : Schmidt et Hunter compilent 85 ans de recherche

L’étude fondatrice est celle de Frank Schmidt et John Hunter, publiée en 1998 dans Psychological Bulletin, qui synthétise 85 ans de recherche. Voici les validités prédictives qu’ils établissent, de la meilleure à la pire :

Méthode Validité prédictive
Test de mise en situation (work sample) 0,54
Test d’aptitude cognitive 0,51
Entretien structuré 0,51
Test de connaissances métier 0,48
Entretien non structuré 0,38
Prise de références 0,26
Années d’expérience 0,18
Années d’études 0,10
Graphologie 0,02
Âge -0,01

Lisez ce tableau une seconde fois, il contient trois enseignements qui dérangent.

Premier enseignement : le nombre d’années d’études affiche une validité d’environ 0,10. C’est très faible. Or le diplôme, qui en est le reflet le plus visible sur un CV, reste l’un des premiers critères du tri de candidatures en France.

Deuxième enseignement : les années d’expérience font à peine mieux (0,18). « 5 ans d’expérience minimum exigés », autre grand classique du tri de CV, prédit peu la réussite en poste.

Troisième enseignement : ce qui fonctionne, ce sont les épreuves. Mettre le candidat en situation de travail (0,54), tester ses aptitudes cognitives (0,51), le soumettre à un entretien structuré avec les mêmes questions cotées pour tous (0,51). En clair : faire faire plutôt que faire raconter.

Schmidt et Hunter montrent aussi que les combinaisons sont encore plus puissantes : test d’aptitude cognitive plus entretien structuré, ou plus mise en situation, atteignent 0,63.

2022 : la réanalyse de Sackett change les chiffres, pas la conclusion

La science avance, et il faut être honnête avec les données récentes. En 2022, Paul Sackett et ses collègues publient dans le Journal of Applied Psychology une réanalyse majeure qui corrige des artefacts statistiques des méta-analyses historiques. Leurs nouvelles estimations sont plus basses pour presque toutes les méthodes : l’entretien structuré passe en tête à 0,42, le test de connaissances métier à 0,40, les mises en situation à 0,33, les tests d’aptitude cognitive redescendent à 0,31, et l’entretien non structuré chute à 0,19.

Certains chiffres bougent donc, et sérieusement. Mais regardez ce qui ne bouge pas : la hiérarchie. Les méthodes structurées et fondées sur des épreuves (entretien structuré, tests de connaissances, mises en situation, tests d’aptitude) restent nettement au-dessus. L’entretien non structuré, celui que pratiquent la plupart des PME (une conversation à l’instinct, sans grille), tombe à 0,19, à peu près au niveau des années d’expérience de 1998.

La conclusion opérationnelle survit donc à 25 ans de raffinements statistiques : évaluer par des épreuves standardisées prédit nettement mieux que discuter au feeling, et le nombre d’années d’études (non réévalué en 2022, à 0,10 en 1998) reste un prédicteur très faible.

La France, longtemps championne d’une méthode sans valeur

Ce qui rend ces chiffres particulièrement piquants, c’est l’histoire française. Notre pays a longtemps été le champion du monde de la graphologie en recrutement : une enquête menée en région parisienne à la fin des années 1980 trouvait 98 % d’entreprises utilisatrices, et une étude académique sur les cabinets de recrutement français dans les années 1990 mesurait environ 95 % de cabinets y ayant recours, contre 2 à 8 % des entreprises dans les pays voisins. Tout cela pour une méthode dont la validité mesurée en 1998 est de 0,02 : pratiquement rien.

La pratique s’est effondrée depuis, et le droit l’encadre : le Code du travail exige que les méthodes d’évaluation des candidats soient pertinentes au regard du poste, et que le candidat soit informé de celles qui sont utilisées.

Mais qu’on ne se rassure pas trop vite. La graphologie a surtout été remplacée par l’entretien non structuré et le tri sur diplôme et expérience, c’est-à-dire par des méthodes dont la validité tourne autour de 0,10 à 0,20. On a troqué une pseudoscience contre des méthodes à peine meilleures, en gardant la même confiance dans l’intuition.

Pourquoi tout le monde continue quand même

Si la science est si claire depuis si longtemps, pourquoi le tri de CV et l’entretien au feeling dominent-ils encore ? Trois raisons.

D’abord l’illusion de compétence : chaque recruteur est persuadé d’être bon juge des gens. Les chiffres de l’entretien non structuré disent le contraire : l’intuition donne une sensation de lucidité que les données ne justifient pas.

Ensuite le coût d’entrée : construire un entretien structuré ou un test de mise en situation demande du travail. Une PME sans DRH n’a ni le temps ni l’outillage pour le faire seule. Le tri de CV est mauvais, mais il est gratuit et immédiat.

Enfin l’habitude sociale : tout le monde fait comme ça, donc personne n’est blâmé de faire comme ça. Un recrutement raté après un processus classique passe pour de la malchance. Le même échec après une méthode originale passerait pour une faute.

Appliquer la science sans devenir un laboratoire

La bonne nouvelle : appliquer ces résultats ne demande pas de recruter un psychométricien. Il faut trois ingrédients, que la recherche soutient depuis des décennies. Un : des épreuves plutôt que des déclarations (tests contextualisés au poste, mises en situation). Deux : de la structure (les mêmes épreuves pour tous les candidats, cotées de la même façon). Trois : reléguer diplôme et nombre d’années d’expérience au rang d’informations secondaires, puisque c’est ce qu’ils sont.

C’est ce que SkipYourCV met à la portée des PME : chaque candidat passe le même test construit pour votre poste, mêlant logique, rigueur, expression écrite et mises en situation métier. Vous recevez des scores comparables, établis dans des conditions identiques pour tous. L’entretien final reste le vôtre, mais il porte sur des candidats déjà évalués sur des épreuves, pas sur un CV. Vous pouvez lancer un cadrage gratuit pour votre prochain poste. Ces travaux ont orienté la construction de nos tests ; ils ne valident pas SkipYourCV en tant que tel.

Pour aller plus loin sur l’écart entre aptitude à raisonner et diplôme, notre article sur ce qui prédit vraiment la réussite au travail reprend ces chiffres pas à pas.

Un siècle de science du recrutement tient en une phrase : ne demandez pas aux candidats ce qu’ils savent faire, regardez-les le faire. Le reste est littérature.


Sources

Photo : Unsplash

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